Colinde : troisième millénaire
Je me demandai naguère quel âge auraient les colinde, les chants de Noël que les Roumains font revivre chaque année avant cette fête de la nativité. Pour ceux qui n’en écoutèrent jamais, je vais préciser que ce sont des chants traditionnels interprétés surtout par les enfants, d’habitude la veille du Noël. C’est très courant dans les villes et généralisé à la campagne. Car si on n’y participe pas en chantant, on a le plaisir d’accueillir les chanteurs (colindatori) chez soi.
Je me rendis vite compte que cette tradition doit perdurer depuis au moins quelques siècles. Comme bien des formes de patrimoine folklorique dont un peuple peut se rejouir. Je sais, ces aspects paraissent au moins inhabituels pour un Occidental, mais assez connus d’un SE-Européen.
Mais combien de siècles? A priori, elles peuvent en avoir 5 ou 15 ou… être aussi anciennes que nous, les Roumains. En effet, une bonne hypothèse serait la dernière : si les Protoroumains (générations tardives de Daco-Romains) vivent au 4e, alors les colinde doivent apparaître dans la même époque, peut-être sur un fond même plus archaïque. Ce serait logique, car c’est également la période de la christianisation. De plus, ce ne seraient donc pas les seules formes de folklore millénaire, puisque les manifestations laïques du Nouvel An ont des origines thraces, donc antiques.
Les arguments sur lesquels il faut s’appuyer doivent être inextricablement liés à la fête du Noël aux débuts du christianisme. Saviez-vous que cette fête n’existait guère aux premiers siècles? En fait, le calendrier chrétien fut construit à fur et à mesure, en remplaçant les fêtes déjà existant, de nature payenne. D’ailleurs, ne trouvez-vous rien d’étrange dans le mot colinda,-e? Cela est tellement proche au mot latin calenda,-ae, que l’on ne puisse pas accepter l’éthymologie proposé par le DEX (< sl. kolenda) (à vrai dire, je ne sais pas à quel point le DEX est scientifique et en quelle mesure il est politique ; ce moins est fort souligné par les mots marqués comme dérivés de l’albanais et non pas du thrace, famille qui englobait le dace et l’illyrique, d’où issurent respectivement le roumain et l’albanais).
Zamolxis nous dit que la nativité était déjà célébrée au 3e siècle : en décembre, sur plusieurs jours consécutifs. C’est à la fin de ce siècle que l’empereur Aurélien, adepte de Mithra, instaura une grande fête du Soleil le 25 dudit mois. Bien que cette date eût été établie comme contrepoids des manifestations chrétiennes, elle finit par être incluse dans le calendrier chrétien. Ce n’est bien entendu qu’une des maintes théories acceptables, car le solstice d’hiver devaient être marqué dans les calendae de bien des religions pratiquées dans l’Empire. Néanmoins, le phénomène dut être réel : les calendriers sont des produits recyclables, ils sont remis en us par les nouveaux consommateurs.
En conséquence, si les colinde se superposent sur les calendae payennes, il faudrait pouvoir identifier des éléments non chrétiens dans les rites qui les accompagnent. Que reçoivent les colindatori en guise de remerciements pour leurs chants? Des colaci - un pain en forme d’anneau, des pommes et de noix ; or ces cadeaux n’évoquent-ils le disque solaire? De surcroît, les groupes de colindatori adoptaient souvent des configurations circulaires. Nous voilà de nouveau dans l’atmosphère du Sol invictus du culte mithriaque.
D’autres indices attendent d’être lus dans les paroles des chants. Quoique leur oralité leur aient conféré une évolution permanente, leur diversité devrait nous permettre de recueillir un nombre consistent de tels indices. Cependant, je n’ai pas les moyens de me jeter dans une étude exhaustive, dès lors je devrais me limiter à quelques exemples parlants. Beaucoup de refrains contiennent le mot ler, un mot appartenant exclusivement aux colinde. Le DEX considère que c’est un dérivé d’alLÉLuia ; Dumitru Bălaşa le voit comme une régression de GaLERius : né en Dacia Ripensis (comme Constantin le Grand), césar, auguste, puis empereur à l’aube du 4e siècle, Galerius entame un processus politique d’acceptation des Chrétiens. Ne fût-ce que pour son édicte de tolérence, il put en effet laisser une trace de son nom dans les colinde de ces Daces chrétiens reconnaissants. (Cela nous place pourtant au sud du Danube, car la retraite aurélienne aurait déjà été complète à l’époque ; mais on sait bien que ce n’est pas une inadvertance).
D’autres exemples d’éléments insolites: les fleurs blanches printannières, la chasse, même la collection des impôts.
J’apprends ensuite qu’en Moldavie circulent encore des colinde laïques : colinde d’enfant, de bachelier, de pasteur, de prêtre, de maître, de famille, de nouveaux mariés. Par conséquent, il est certain que ces chants firent toujours partie du calendrier festif de l’espace thrace. Si on revient à notre comptabilité, il faut acquiescer que les colinde vivent dans leur troisième millénaire.
Mots clés : colinde calendae “Dies natalis Solis invicti” Galerius “Dumitru Bălaşa” “P.Caraman” “P.Ştefănucă” Botezatu “B.P.Haşdeu” DEX.
This entry was posted on Tuesday, December 20th, 2005 at 8:14 am and is filed under Elliptiques. Find similar posts by selecting and of the following tags: . You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.
on December 21, 2005 at 9:26 am Anonymous wrote:
Jusqu’a maintenant, “Colinda” n’etait pour moi que le titre d’une chanson de Zachary Richard, chanteur americain francophone (Louisianne) tres populaire au Quebec…
Annie
on December 21, 2005 at 9:30 am Cezar wrote:
Et c’est un nom de fille, je suppose : l’aînée… Cela aussi présente un rapport avec le calendrier.