Herrose I

- Je n’ai plus d’aquarelles, maman!
- Tiens 5 lei! Vas chez Paul et achètes-en!
“N’oublie pas de m’amener le rendu!” entendai-je après être sorti de l’appartement.

“Chez Paul” était la papeterie la plus proche : il y avait un raccourci par les blocs, qui nous y conduisait en moins de 5 minutes. Parfois je l’empruntais, mais souvent je préférais éviter les enfants gitans que je risquais d’y rencontrer. “Pas de mélange, pas de problème” était le slogan connu de tous, jeunes ou adultes.

Je traversai en courrant l’allée et je ne ralentis qu’au moment où j’avais dépassé le secteur dangereux. Encore un peu et j’entrais dans le commerce délabré qui desservait les écoliers du quartier. Personne dans le petit magasin, je ne sus donc que faire. Je commençai à feuilleter un gros agenda, dont la reliure affichait déjà l’an 1988.
- Que tu veux, l’enfant? une vieille voix résonna dans la boutique. Je reconnus de suite la mère de Paul, assise derrière le comptoir : de ma hauteur, il fallait trouver le bon angle pour l’appercevoir, car une pile de cahiers cachait son visage.
- Une boîte d’aquarelles! libérai-je un cri de surprise.
- Paul! Paul, koumen anider! !קומען אַנידער
La vieille dame aidait son fils de temps en temps, mes ses os étaient trop rouillés pour la gymnastique que certaines marchandises, mal placées, lui demandaient. Alors elle adressait quelques paroles indéchiffrables à Paul qui devait s’affairer dans la maison, puis fixait son regard sur la fenêtre, en ignorant totalement son client.

***

- Qu’est-ce que la synagogue, papa?
- C’est l’église des Juifs.
“L’église des Juifs”… répétais-je dans ma tête, tandis que papa m’expliquait que ces bonnes gens avait leur propre religion. Mais combien de Juifs connais-je dans notre ville? Ce seraient Paul et sa mère… ensuite le coiffeur, le père de Yani - de toute sorte, ils vont partir sous peu… et le professeur Iancu, qui enseigne la langue roumaine.
- Tiens, Mr.Iancu nous avait salués une fois avec “Christ est ressuscité”! exclamai-je.
- En effet, il est devenu comme nous, il ne va probablement plus à la synagogue.
- Qu’est-ce que c’est louche, une église pour 4 fidèles! dis-je, à mi-voix.
- Au plecat jidanii, au venit ţiganii, continua mon père.

Ce n’était pas la première fois que j’entendisse ce dicton. Les Judaïques sont partis, les Tsiganes sont venus. Tout le monde l’employait quand on parlait du vieux Dorohoï, avec ses immeubles anciens, dotés de magasins au rez-de-chaussée et d’appartements-wagons à l’étage. C’était de plus notre centre civique, dont le seul charme était sa décrépitude. Habité naguère par des Juifs, il avait remplacé ses propriétaires, petits commerçants, par des locataires désoeuvrés, gitans pour la plupart. Faute d’intérêt, ces maisons atteignirent un tel degré de désolance, que l’on décidât leur démolition. Nous devions construire le communisme et non pas ressusciter un passé que personne ne comprenait plus!

Dès lors, les vieux immeubles commencèrent à céder à l’élan des bulldozers et nous, enfants d’école primaire, nous étions maintenant fascinés par les secrets que ces engins dévoilaient quotidiennement : des tunnels innombrables, des dizaines, des centaines de tunnels enchevêtrés dans un maillage dont on ne connaissait pas les frontières. Nous, petits gosses, nous avons tout de suite entamé une bourse des énigmes, où enchérissions des nouvelles, des théories et parfois divers objets provenant de ces caves à peine révélées. Ainsi avais-je trouvé que la synagogue était liée par un réseau de galeries à l’église orthodoxe de St.Nicolas, édifice du XVe qui subsista miraculeusement jusqu’à nos jours ; des versets thoriques et bibliques se seraient joints, en guise de directions, sur les articulations de ce couloir souterrain et seuls les connaisseurs des deux livres religieux auraient pu le parcourrir d’un bout à l’autre. Puis, la St.Nicolas aurait été connectée à la cité médiévale de Soroca, sur le Nistre, par un tunnel bâti par Étienne-le-Grand même et ainsi de suite…

- Que tu veux, l’enfant? demanda la vielle dame.
- Je voudrais acheter la Thora, s’il vous plaît!
- Thora naaarisch iz! !נאַאַאַר Va-t-en! Sooors!
Cette fois, elle m’avait fait peur. Mes paroles l’avaient rendue folle et je me sentais profondément coupable de mon audace.
- Enfant, on ne parle pas de ces choses-là! dit Paul. Tes parents ne te l’ont pas dit? Mais j’étais déjà près de la porte et, sans mot dire, je me suis glissé effaré de l’autre côté. Je savais, bien sûr, qu’il n’était pas sensé de parler d’Église en public. Et je savais déjà que la synagogue était une église aussi. Mais ce que l’on incriminait c’étaient la Bible et la religion chrétienne, rien de plus. “J’aurais dû m’en rendre compte”, je pensais. “Quelle gaffe! Effectivement, à l’école on n’avait jamais mentionné ni la Thora, ni le judaïsme, mais pourquoi l’aurait-on fait si cela ne concernait que quatre fidèles!”

À ce moment-là, je décidai que les Juifs étaient des gens bizarres : l’un te salue comme aucun chrétien ne l’aurait fait, l’autre s’affole quand on lui prononce les deux syllabes ; d’autres interrompent la scolarité de leur fils et paient des sommes énormes pour partir dans un pays promis, mais dévasté par la guerre. Je ne voulus plus m’intéresser à ces énigmes stupides. J’ai donc vendu le secret des catacombes balisées par des mots chiffrés, contre des objets de cave : trois billets de banque émis en l’an 1917, écrits en russe : штатное значение 10000. De ces trois billets, un resta toujours en ma possession. Je l’ai devant mes yeux.

This entry was posted on Tuesday, January 3rd, 2006 at 5:01 pm and is filed under Elliptiques. Find similar posts by selecting and of the following tags: . You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Comments so far

  1. De-abia acum am avut timp sa il citesc, vraiment très très bien, j’ai un peu honte de mes écritures en comparaison.
    Il me rappelle du “Mendebil” ou du début de “Orbitor” de Cartarescu.
    Astept nerabdator partile urmatoare…

  2. Ce blogueur appelé Alex, que je remercie pour sa critique très généreuse, se sous-estime aristocratiquement. Mais il faut que vou vous convinquiez vous-mêmes : Laura.

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